Une analyse critique de films, livres, opéras et expositions de peinture
24 Mars 2026
Qui se souvient que c'est le (beau) titre d'un beau recueil de poèmes de Victor Hugo? J'avais oublié. En tous cas, il y a une recette pour faire un excellent film, même les français y arrivent: partir, comme dans L'inconnu de la grande arche, de la vie d'un personnage intrigant.... et la fouiller, à fond!
Ici, des personnages intrigants et même fascinants -la fascination du mal, il y en a trois: le journaliste Jean Luchaire, sa fille l'actrice Corinne, et Otto Abetz, l'Ambassadeur d'Allemagne pendant l'occupation.
On a reproché à Giannoli de ne pas avoir montré assez durement les collabos, mais le film est monté entièrement du point de vue de Corinne, pauvre petite fille riche qui mourra de tuberculose à 28 ans, dans l'indignité et le honte, quelques années après que son père ait été fusillé; et son père, elle l'aime; c'est même sans doute la seule personne qu'elle ait réellement aimé dans sa pauvre vie, une vie en toc, et on peut aussi dire que l'amour puissant entre le père et la fille est la seule belle chose qu'ils aient vécue dans leur triste existence; même si on est assez écoeurés de voir le père associer sa fille de vingt ans à des soirées alcoolisées et passablement licencieuses; même dans ce qu'il a de meilleur, l'amour paternel, Luchaire aura été minable..;
On le rencontre tout jeune, animant avec son ami Otto Abetz un groupe politique pacifiste, militant pour l'amitié entre la France et l'Allemagne, soutenu par différentes associations, dont... la ligue contre l'antisémitisme. Donc, Jean est un homme de gauche, et Otto méprise et déteste les nazis. Comme ils sont mignons...
Mais Luchaire se révèle déjà comme foncièrement malhonnête. Il dirige un petit journal bien pensant mais lui, au fond, n'aime que la nuit, la bringue, les restaurants hors de prix et les cabarets, et pour se les payer, comme il le fera toute sa vie, il tape dans la caisse. Et, le jour venu, se payera aussi de mots. Son journal devient de plus en plus la voix de l'occupant. Mais la collaboration c'est bien! la collaboration pour éviter une guerre fratricide, c'est bien! Collaborer, c'est un beau verbe non? Certains journalistes préfèrent s'en aller; le rédacteur en chef, lui, est un fana du nouvel ordre...
Le film est long, très long, trois heures et demi, mais il fallait bien ça pour suivre l'évolution d'un homme sur plus d'une dizaine d'années, de petite lâcheté à petite compromission, puis à très grosse compromission.. Bien sûr, qu'il a aidé des juifs, d'ailleurs il y en a même dans sa famille, la seconde épouse de son père (l'excellent André Marcon) qui vivra douloureusement l'évolution de Jean; il aidera même des juifs amis de sa fille à passer en zone libre! Il n'est pas antisémite, voyons! Dans sa plaidoirie superbement portée par Philippe Torreton, l'avocat général raillera ces "petits services" derrière lequel l'accusé espère se dédouaner; on sauve quatre personne alors que des centaines de milliers ont fini au four crématoire? Et celles là, on ne veut pas les voir? Mais il ne savait pas! Otto lui avait dit que les rafflés du Vel d'Hiv allaient en Allemagne pour remplacer dans les usines les travailleurs devenus soldats. Quoi de plus normal... Jean Dujardin porte avec classe et ce qu'il faut d'ambigüité ce personnage globalement misérable dont la vie n'aura été guidée que par l'arrivisme, le besoin d'argent facile, de plaisirs faciles, de femmes faciles. Rien que du vide. Un homme plein de vide.
Quant à Otto -August Diehl est absolument magnifique!- il porte sa part de mystère. Lui aussi finira par pactiser avec les nazis puis par s'inscrire au parti en devenant ambassadeur. Il est très francophile, d'ailleurs il a épousé une française, ancienne employée de l'ami Jean. On lui sait gré d'avoir refusé les ordres de destruction de Paris venus de Berlin. D'avoir planqué des oeuvres d'art pour qu'elles ne filent pas toutes chez les notables nazis. On lui en sait gré, naturellement, il n'empêche que son arrivisme l'aura aussi porté du côté obscur de la force.
Et notre petite narratrice? Nastya Golubeva, pour son premier rôle, est exceptionnelle; Leonide Moguy, le juif ukrainien, en avait fait une vedette avec Prison sans Barreaux et les films qui ont suivi. Privée de cinéma avec la guerre, privée de la notoriété, des applaudissements, elle sombre dans une triste vie de bringue dans un ménage à trois avec Voisin, un affairiste trafiquant de marché noir (Olivier Chantreau) et une comédienne. Ah, les fêtes de l'Ambassade d'Allemagne où les officiers allemands flirtent avec les dames du tout-Paris artistique et mondain.... Elle en est la reine...
Bien sûr il y a trop d'images de partouzes et de glaires sanguinolentes, trop de coupes de champagne et de cigarettes (ils doivent bien en griller un millier, les deux tubards, durant tout le film, ce qui tendrait à faire croire que le tabac ne tue pas si vite que ça...) Giannoli aurait pu s'épargner un peu de ces facilités et de ces redondances. Mais au final il a réalisé un très grand film historique -le grand film sur la collaboration- et psychologique -le naufrage des âmes faibles dans les temps difficiles- , puissant, intelligent, avec un casting remarquable; il faut évidemment y courir!!!